Comme vous tous, la disparition de notre ancien immeuble, de vos appartements, pleins de vos vies, vos émotions, vos envies, vos colères, vos états d'âme, vos passions et vos amitiés m'a
fortement attristée, mise en colère même par sa brutalité et sa soudaineté. J'aurais voulu en sauver des textes colorés, passionnés, enflammés...
J'ai traïné des pieds pour emménager ici, pour meubler surtout!
Je suis un peu fâchée avec le code de l'immeuble! Je préfère les lourdes portes en bois et les escaliers qui grincent aux installations hightech.
Mais l'envie d'avoir de vos nouvelles, de vous lire, de ne pas vous perdre a été la plus forte!
Bien qu'une petite cinquantaine de billets inachevés traîne à nouveau sur mon bureau, c'est avec mon cinéma, éternel marchand de rêves (et de cauchemars), cataliseur de nos émotions que je
débute, la musique, vous en parlez bien mieux que moi!
Lars von Trier, donc, qui avec son Breaking the Waves m'a donné de
réelles envies de cinéma, m'a accrochée définitivement à ce qui d'une distraction est devenu un art...
Visuellement je trouve le film magnifique, voire magique - de cette magie des contes de notre enfance qui font peur, qui avertissent, plein de
naïveté mais aussi de ces "je te mange, je te tue" que l’adulte associe au sexe, de brouillard, de forêts, de bonnes fées et
de sorcières maléfiques…
Magnifique, oui, mais pas pour ses scènes finalement banales
bien que belles souvent ici, sexuelles, sexuées et a-sexuées… Charlotte Gainsbourg y est tout en abandon, en laideur façonnée par le réalisateur mais pleine d’une énergie absente du reste de son
personnage ; les fesses rebondies et les mains noueuses de Willem Dafoe sont plus que désirables…
Non, visuellement, le film, comme pour Breaking the Waves, impressionne par le contraste entre la beauté des images, la laideur ou l’horreur de l’action, sa violence
brute et la douceur de l’image précédente ou de la musique façon Stabat mater dolorosa (sic) même si c’est l’aria de Haendel !!! (voir le « Prélude », au ralenti,
bleu, cotonneux, qui dit tout déjà…). Je voudrais savoir faire ça, exposer cette lumière, le mouvement des corps et des objets, les actions parallèles, la lenteur et l’intensité, la douceur
malgré l’horreur, la musique improbable et si juste pourtant… La même scène peut aussi sembler ridicule, musique grandiloquente, imagerie doucereuse et sexe érigé en
trop!
On parle de scènes porno. Bof..., j’ai vu bien pire et à des
heures tout à fait convenables, de manière bien moins esthétique et dieu sait (lol) que je trouve ça profondément inutile et gratuit bien souvent, au théâtre comme au cinéma. Mais comme
toujours et totalement consciemment, c’est de la provoc made in Lars von Trier, qui permet la promo du film sans qu’il s’y colle!
Côté mutilation/auto-mutilation, c’est argh… mais j’ai souvenir de La colline a des yeux où l’horreur n’avait ni raison, ni beauté, ni esthétique…
Il paraît que c’est misogyne… ????? Poutant, la
mutilation est partagée…
Bien que, j’en conviens, il a une étrange manie de torturer
les femmes dans l’ensemble de ses films, Lars ! M. Freud, au secours !
Film d’épouvante. J’ai hurlé une fois, de surprise, été
scotchée par une vision naturaliste touchante et terrible dans la seconde qui a suivie, j’ai mordu un peu mon poing en imaginant la douleur possible, mis la mains sur la bouche au cas où
quelquefois…
Pour une fois pas de larmes, mais entre l’horreur et le mélo
il faut choisir, et le mélo de Lars m’agaçait sérieusement !
L’histoire. Pareil que pour Almodovar, intérêt moyen quand on
la raconte ainsi platement, c’est la surprise de chaque scène, la « mise en scène » proprement dite et ce qu’y met de soi le réalisateur qui importe.
Donc ; les parents font l’amour dans la salle de bain,
la machine à laver tourne et lave plus blanc que blanc (humour noir ou symbole lourdingue ?), bébé sort de son lit à barreaux, ouvre la barrière de protection ( sale môme !), attiré par
la neige, grimpe sur la fenêtre, fait tomber les 3 mendiants (Peine, Deuil, Désespoir, les trois chapitres du film…) du bureau, saute sur un lit de coton… blanc!
La mère s’effondre, morte de chagrin, dépressive, en psychiatrie.
Son mari, psychothérapeute, totalement rationnel - à la
fois traumatisé et totalement passionné par sa psychothérapie, le Lars (mais plutôt côté Jacques Salomé que Freud!)! – la sort de là un peu contre son gré et travaille
avec/envers elle avec passion, tentative de distance et une certaine pointe de sadisme (pas physique du tout, ça c’est le privilège de
Charlotte !) sur les différentes phases du deuil (partie très documentée ou très personnelle), sur ses émotions… cherchant à la confronter (oups, pas freudien mais comportementaliste le
mari !) à ses angoisses, sa culpabilité, ses remords, ses pulsions, ses peurs enfouies et leur origine...
S’en suit une confrontation en huis clos très nordique où se mêlent douleur, amour, haine et domination. Mais loin de simplement nous faire ressentir
le mal être et de donner quelques pistes de réflexions, Lars nous offre une autoroute parsemée d’un maelström de métaphysique et de
symbolisme à deux balles assez loin de l’austérité bergmanienne !
Son côté prof et Père la morale qui ressort, en particulier dans l’inutile flash-back
final!
Pourtant, il nous offre
aussi de magnifiques scènes d’angoisse, de nature luxuriante, exubérance belle et inquiétante à la fois, autour de ce sommet d’épouvante qu’est Eden (Paradis/Enfer), le chalet perdu dans la
forêt où le couple est censé se retrouver et surmonter la mort de l'enfant…
Quand tout semble enfin aller
mieux, le film bascule (dérape ?), Lars libère ses pulsions, Charlotte sombre dans la folie ou la possession comme vous voudrez, mais prend enfin violemment le dessus, soutenue par la
nature toute puissante de ce coin perdu (telle Eve, le serpent et la pomme!), alors que Willem tombe direct en enfer, réel ou virtuel, torture satanique ou mise en scène de ses propres peurs qui
finissent par le dominer ?
Finalement, dans ce coin
d’Eden, on se demande d’Adam et d’Eve, qui sera la victime, le martyr !!! (on peut sans aucun problème prendre le film avec beaucoup
d’ironie, en laissant la dépression et l’obsession religieuse très médiatiques de Lars dans les pages des journaux) !
Là, le film se fait cruel,
l’horreur physique commence, mais par rapport aux traumas métaphysiques précédents qui se veulent civilisés, c’est presque, voire vraiment drôle (au 3e degré quand
même!).
Quelques inquiétudes tout
de même quant à l’univers fantasmatique de Lars…
Malgré cela, je retiens surtout l’incroyable envie de cinéma
que ses films donnent, rien à voir avec le film mièvre, linéaire et doucereux qui passera à 20h30 sur TF1, mais quelque chose de réellement artistique, qu’on peut apprécier ou détester, mais pour
lequel, le travail, la recherche, l’implication, l’esthétique et pour une fois l’épure ne sont pas discutables.
Enfin, par rapport à tous les films de Haneke que j’ai pu
voir, celui-ci n’a rien de réellement malsain, ça reste foncièrement du cinéma, avec un grand c (non, pas comme cul !), on en ressort des images plein les yeux et pas du
tout avec cette nausée profonde et durable que laisse Haneke au fond de la gorge !
Le film est dédié au cinéaste russe Andreï Tarkovski, et je
suppose aux thèmes qui lui sont chers comme la terre, les fantasmes, le mysticisme et la folie.
Je vous embrasse fort, vous me manquez!
Aloa